Je sors de chez le médecin. Je n’y étais pas allé depuis huit ans. Il m’en a fait le reproche. « On n’est pas dans le tiers
monde ».
Ce qu’il ne sait pas c’est que je ne tiens pas particulièrement à vieillir. Je n’ai jamais visé la quantité, je m’en fous un peu. Pourtant, comme beaucoup, je n’ai pas envie de mourir, je n’ai pas
de comportement suicidaire ou de conduite à risque (Ah si, je fume une douzaine de cigarettes par jour, comportement antisocial par excellence !). Mais je ne me suis jamais senti si indispensable
pour penser que le monde devait me préserver coûte que coûte (pour me laisser au chômage juste après). On n'est pas dans le tiers monde, ici on meure sénile. Alors vivre jusqu’à quatre vingt-dix
ans ? Cent ans ? Pour quoi faire ? Dans quelle conditions ? Grabataire, dépendant et sans argent ? J’ai toujours vécu avec l’idée que je choisirai moi-même le jour venu avant de n’être plus capable
de choisir.
Parce que ce que ne sait pas mon médecin, c’est que j’ai disparu de la société : pas de travail, pas de vie sociale. Nous avons quitté la ville (pour des raisons de travail, parce que le travail il
faut le prendre où il se trouve) pour finir dans ce village silencieux et indifférent. Jamais je n’ai eu si peu de lien social. Je passe des jours entiers sans voir quiconque. On n’est pas dans le
tiers monde, chacun chez soi pour jouir du bien être matériel devant Cauet sur écran plasma 116 cm.
Ce qu’il ne sait pas c’est que je suis sans travail et sans espoir d’en trouver. Qui embauche, à presque cinquante ans, un gars sans qualification ? Je ne sais faire qu’une chose, c’est
photographier et je n’ai jamais réussi à vendre ce savoir-faire. On n'est pas dans le tiers monde : ici, pour être magasinier il faut un diplôme de magasinier, pour être balayeur il faut un diplôme
de balayeur… Ascenseur social en panne, gestion du chômage comme variable économique (le "NAIRU") et religion du diplôme, le marché de l’emploi est verrouillé. Comme il a été verrouillé pendant quarante ans par les baby boomers, cette génération d’opportunistes qui a si
allègrement trahi ses goûts de liberté et son désir d’un monde différent. Cette génération qui a prospéré, qui a donné des leçons à ses aînés et qui en donne maintenant aux plus jeunes. Ils
prônaient la générosité, ils vivent dans l’égoïsme. Ils voulaient un monde différent, ils nous ont donné le télé-achat et Sarkozy. On vit àleur rythme depuis
l’après-guerre et ce n’est pas prêt de changer car ils vont devenir centenaires : convention obsèques, Polydent, couches Tena et résidences pour retraités souriants et actifs, ils ne nous
épargneront rien.
Ce que ne sait pas mon médecin, c’est qu’être sans travail cela ne veut pas dire avoir du temps de libre, ce n’est qu’avoir du temps perdu : pas de vacances, peu de loisirs… On travaille huit
heures par jour, on est chômeur 24 heures sur 24. Ce n’est pas le tiers monde mais quelle liberté avons-nous quand l’argent manque. Schizophrénie de ce monde qui n’a plus de travail à donner mais
dont la consommation est la seule valeur. Faut-il s’étonner des baisses de moral, des frustrations, des colères ?
Ce que ne sait pas mon médecin, c’est que ma retraite c’est une balle dans la tête : juste de quoi vivre décemment, que faut-il attendre au jour de la retraite de mon épouse ? Que faut-il attendre
s’il lui arrive quelque chose ? On n'est pas dans le tiers monde mais on s’en rapproche dangereusement. J’ai lu qu’un tiers des retraités touchait moins de 700 euros par mois. Je trouve ce chiffre
scandaleux. Pourtant il ne choque plus. Même chez les socialistes (vous remarquez que je n’ai pas écrit « à gauche »). Aujourd’hui on est plus ému par une bannière brandie dans un stade par
quelques mauvais plaisantins, vive le foot… Un autre chiffre ? Un tiers des SDF aurait un travail ! Une société riche où un salaire ne suffit pas à vivre décemment est-elle vraiment décente ? C’est
vrai que ce n’est pas le tiers monde, parce que là-bas on n’a pas besoin d’un travail pour être SDF.
Ce que devrait savoir mon médecin, c’est que c’est ce monde qu’il faut soigner.
Joli retour..et billet d'humeur assez percutant...hélas non cela ne choque plus personne, même pas les communistes...Courage à toi
commentaire n° : 1
posté par :
Robert
(site web)
le: 04/04/2008 16:31:54
Bonjour Robert et merci de ta fidélité à mon blog.
Je crains que ce billet d'humeur ne plaise pas à tout le monde vu tous ceux que j'écorne au passage mais tant pis, malgré le temps ma capacité d'indignation ne s'atténue pas.
réponse de : p.c. (site web)
le: 04/04/2008 17:42:03
Un petit mot pour t'encourager à reprendre ce blog régulièrement et aussi déculpabiliser de ne pas faire de blé, de flouze, de caillasses, de fric etc... avec ton évident talent de photographe...
Grand père avait raison, ce n'est pas un métier... c'est un état.
L'homme doit il être toujours performant, productif ? par les sales temps qui courent c'est plutôt recommandé mais on ne peut se passer de ceux qui comme toi regarde le monde autrement et... en témoigne.
Reste en éveil.
Salut.
J'étais sans doute un peu sous le coup d'un ras le bol passager, l'hiver est plus long à la campagne et parfois il pleut des em... :-)
Un peu de soleil ne fait pas de mal.
Merci pour ton mot d'encouragement, mhd.
réponse de : p.c. (site web)
le: 07/04/2008 02:09:31
rahhhh zut y'a une grosse faute dans le commentaire qui précède : "regardENT" bien sûr.
Je crains que ce billet d'humeur ne plaise pas à tout le monde vu tous ceux que j'écorne au passage mais tant pis, malgré le temps ma capacité d'indignation ne s'atténue pas.